LE MIROIR INFIDELE
Des paysages présentés dans des panoramiques verticaux forment des triptyques. Ils sont constitués de deux images dont la ligne d’horizon est le pivot. L’image inférieure montre des lagunes et des berges, celle du haut des ciels. L’image se dédouble comme un reflet dans un miroir et le paysage se mire en lui même, scintillant, instable, entre terre et ciel.
Ces paysages présentent d’une part le flamboiement d’une nature. Des étendues infinies d’eaux douces, calmes, peu profondes, aux couleurs chatoyantes, abritant une grande variété d’espèces vivantes, une nature presque vierge, riche et sauvage sans présence humaine, comme un bout du monde, un éden oublié de tous.
D’autre part, une ambiance sourde vient se superposer et provoquer un malaise. On y trouve quelques traces de déchets, des restes d’objets rouillés, des fonds vaseux et limoneux, parfois saumâtres ainsi que des formes en décomposition qui contredisent cette première impression fastueuse et éblouissante. Comme abandonnés, endormis, ces paysages minimalistes, hiératiques monotones et austères semblent finalement funestes.
Le choix de la verticalité photographique de ces paysages en tout point horizontaux permet de montrer les différentes strates temporelles et les couches sédimentaires que constituent ces espaces. En surface, ces étangs sont des lieux de beauté, de tranquillité et de sérénité, en profondeur des strates imperceptibles, cachées stagnantes, endolories, des parties enfouies, en putréfaction dans une lente agonie.
Les étangs sont bien plus que de simples plans d’eaux. Ces « Miroirs infidèles » (Michel Thevoz) sont des réflexions instables, des fantasmes que l’on entretient avec notre perception. Devant ces lagunes, de multiples sensations contradictoires affleurent: « Certains regardent la vase au fond de l’étang et d’autres contemplent la fleur de lotus à la surface de l’eau » (Dalai Lama) Comment démêler cette dichotomie lorsqu’elle est ancrée à l’intérieur. Emerveillement et morbidité. Il ne s’agit pas de choisir entre illumination et mélancolie, c’est une « nécessité intérieure » (Wassili Kandinsky), comme prisonnier de sensations équivoques, intraduisibles, d’être dédoublé, aliéné, torturé par des sensations diffuses.
Ces espaces plats, révèlent qu’il n’y a rien derrière cet horizon omniprésent, si ce n’est le bout d’une perception toujours changeante. Ces triptyques spacieux sont en fait des images intérieures, une vision de la claustration, comme si l’espace venait se refermer sur lui même et disparaitre derrière l’horizon. Une fiction théâtrale. Ces paysages sont une transposition de l’errance, comme un bout du monde, une topographie temporelle dans laquelle tout s’érode. Ces « Miroirs Infidèles »(Michel Thévoz) déploient des traces multiples d’un « Temps Corrosif » (Flaubert) derrière les magnificences du décor.
